Histoire, art
Quand la forêt brûle : Céramano, témoin d'une blessure toujours actuelle
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Récemment, en avril 2026, un incendie d'ampleur se déclarait dans le massif de Fontainebleau, non loin des gorges d’Apremont (route de la gorge aux Néfliers), et détruisait 6000 mètres carrés de végétation. L'année précédente, en mai puis en juin 2025, d'autres départs de feu avaient déjà mobilisé d'importants moyens de secours, conduisant les autorités à renforcer encore les dispositifs de surveillance du massif. Désormais, des caméras assistées par intelligence artificielle scrutent en permanence la forêt afin de détecter les premiers signes d'un incendie et de permettre une intervention le plus rapidement possible.
Ces événements rappellent avec force que la forêt de Fontainebleau, malgré les moyens de protection modernes, demeure un milieu fragile. Pourtant, ce danger n'est pas nouveau. Depuis des siècles, les hommes redoutent les incendies qui peuvent ravager ce paysage exceptionnel.
Dès 1318, une ordonnance royale interdit d'y « faire des cendres », c'est-à-dire d'allumer des feux destinés à produire du charbon ou de la potasse. Cette mesure témoigne déjà d'une volonté de préserver une forêt dont l'importance économique, écologique et symbolique est reconnue depuis le Moyen Âge.
L'un des incendies les plus marquants de l'histoire de la forêt de Fontainebleau éclate les 14 et 15 août 1904. Alimenté par la sécheresse estivale, le feu parcourt le plateau de Bellecroix et ses environs. Plus de 3 000 pompiers sont mobilisés.
Parmi les victimes figure l'un des arbres les plus célèbres et les plus vieux de Fontainebleau : le chêne Le Clovis, arbre pluri-séculaire, véritable monument naturel admiré des promeneurs et des artistes, peint entre autres par Jules-Jacques Veyrassat et gravé par Félix Augustin Milius. L'émotion est immense. Les photographes et éditeurs de cartes postales diffusent largement les images de la catastrophe, qui marquent durablement les mémoires.
Retrouvez la localisation actuelle du Clovis grâce aux travaux de Gérard Bayle-Labouré, membre de l'Association des Amis de la Forêt de Fontainebleau et auteur de nombreuses recherches sur les emplacements de sujets peints ou photographiés en forêt de Fontainebleau au XIXème siècle.
« Du Clovis il reste un monceau de cendres, quelques branches grisâtres, un bout du tronc écroulé que les flammes achèvent lentement. Des soldats, autour, assistent à son agonie, comme à celle d'un héros. "
L'incendie des 14 et 15 août 1904 est bien documenté dans les archives du musée des sapeurs-pompiers de Fontainebleau. Un drame en plusieurs actes.(Merci à l'adjudant chef Sébastien Fernandes pour la transmission des documents ci-dessous)
L'incendie, de très grande ampleur, devient à la fois un lieu de combat sans relâche pour 3000 soldats, mais aussi un véritable spectacle pour une foule nombreuse qui vient en voiture à cheval, en automobile, à vélo. Parmi eux, des artistes et des photographes immortalisent le drame.
Le feu a tué un officier, et ravagé entièrement certaines zones. Beaucoup de vieux chênes ont brûlé, dont le Clovis, et une partie de la forêt s'est métamorphosée en paysage lunaire. L'incendie a cependant curieusement épargné un chêne célèbre, le Delacroix, qui se dresse intact au milieu des cendres. Tandis que le feu inspire des poèmes, on cherche un coupable.
Si quelques artistes comme Céramano représentent l'incendie ou ses suites, ce sont les photographes qui sont les plus nombreux sur place, afin de capter des images documentaires ou spectaculaires pour les journaux et l'édition de cartes postales.
Charles-Ferdinand Ceramano (1831-1909)
Né en Belgique sous le nom de Charles-Ferdinand Semain, Charles-Ferdinand Ceramano découvre Barbizon en 1872 lorsqu'il rejoint l'atelier de Narcisse Diaz de la Peña. C'est à cette époque qu'il adopte le pseudonyme de « Ceramano » et s'inscrit dans le sillage des peintres de l'École de Barbizon. Inspiré par les paysages de la forêt de Fontainebleau et par l'œuvre de Charles Jacque, il se spécialise dans les scènes pastorales peuplées de moutons, de bergeries et d'animaux.
Le village devient son principal lieu de vie et de création. Il y acquiert en 1878 une maison baptisée Vertefeuille, avant d'y revenir définitivement à la fin de sa carrière après un séjour aux Vaux de Cernay. Apprécié des collectionneurs, notamment américains, Ceramano contribue au rayonnement international de Barbizon tout en restant profondément attaché au village, où il s'éteint en 1909 et où il repose aujourd'hui.
La peinture de Céramano se distingue de la plupart des représentations de cet incendie. Là où les autres artistes et les photographes privilégient le spectaculaire – les flammes dévorant la forêt, l'intervention des pompiers ou encore les chênes emblématiques, comme le célèbre Clovis, en train de brûler –, Céramano fait un choix radicalement différent. Il ne montre ni arbres identifiables, ni figures humaines, mais un paysage silencieux, vidé de toute agitation.
L'artiste saisit l'instant qui suit le drame, lorsque le feu s'est presque éteint. Au premier regard, rien ne révèle véritablement l'incendie. Ce n'est qu'en observant attentivement la toile que le visiteur découvre, disséminés dans le paysage roussi, de fins panaches de fumée blanche s'élevant encore du sol. Ces discrets indices révèlent peu à peu la catastrophe qui vient de se produire. Plutôt que de représenter la violence des flammes, Céramano en peint les traces, invitant le spectateur à une contemplation lente et à une prise de conscience progressive.