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Jean-François Millet, La Bouillie.

Jean-François MILLET (1814-1875)
La bouillie

Jean-François Millet (1814-1875),

La bouillie

Musée des peintres de Barbizon

Cliché Yvan Bourhis/CG77

 Cette gravure, qui appartient à la série de sujets paysans qu’André Fermigier avait qualifiés « d’images du bonheur paisible », peut être rapprochée de divers tableaux et dessins qui apparaissent dans l’œuvre de Millet dès la fin des années 1840. Mais la composition est surtout celle d’une toile de grandes dimensions (114 x 99 cm.) au regard de l’intimité du sujet, que le peintre présenta au Salon de 1861, l’année même de la réalisation de l’eau-forte. Confrontée à deux œuvres très controversées de Millet, Tobie et La Grande Tondeuse, cette peinture beaucoup plus « aimable », acquise dès 1869 par le musée des beaux-arts de Marseille, passa un peu inaperçue.

Cette eau-forte présente l’intérêt d’être particulièrement bien documentée. Le critique d’art Philippe Burty, qui était le commanditaire de l’estampe destinée à la Gazette des Beaux-Arts dont il était l’un des principaux collaborateurs, a en effet gardé dans ses « Croquis d’après nature », publiés pour la première fois dans la Revue rétrospective en 1892, le souvenir de la journée du 10 juin 1861 au cours de laquelle Millet et lui se rendirent successivement chez Félix Bracquemond pour faire mordre la planche puis chez l’imprimeur Auguste Delâtre pour la faire tirer. Burty raconte de manière détaillée les interventions expertes de Bracquemond sans doute inquiet des expérimentations un peu brutales de Millet (1) ; puis les différents essais et tirages réalisés chez l’imprimeur.

Il existe cinq états différents de cette eau-forte, l’épreuve présentée ici appartenant au quatrième qui est celui qui a été publié dans la Gazette des Beaux-Arts, en illustration de l’article de Philippe Burty, « Les eaux-fortes de M. J.-F. Millet ».

Création d'une eau-forte.


(1) Philippe Burty, « Croquis d’après nature », Revue rétrospective, deuxième semestre 1892, p. 298-299.

             10 juin 1861. — Ce matin à 10 heures et demie, J.-F. Millet qui, du reste, m’avait fait prévenir par une lettre, m’est venu chercher rue Blanche.

            C’est un gros homme de taille moyenne, à l’encolure de taureau, des yeux d’un bleu foncé peu ouverts, mais vifs, brun, très barbu. Cheveux noirs veinés de blanc. Allure commune. Parler quelque peu bègue. Un accent qui traîne. Il m’a dit que Nadar avait fait de lui une photographie dans laquelle « il a l’air d’un chenapan à vous arrêter au coin d’un bois. »

               Nous sommes allés à pied chez Bracquemond, pour faire mordre la planche qu’il avait gravée d’après l’un de ses tableaux du Salon, la jeune femme qui donne à manger à son enfant. Le cuivre était très franchement attaqué. Il a bien mordu à la première fois. On a recouvert le fond et l’on a fait mordre de nouveau. Enfin, Millet a tenu à poser lui-même deux touches d’acide pur sur la tête de la femme et de son enfant. Aussitôt que le pinceau avait touché, Bracquemond jetait vite des gouttes d’eau.

             Nous sommes allés chez Delâtre. Un ouvrier nous a tiré des épreuves. A la troisième, Millet a bouché à la pointe sèche un grand clair sur le cou de la femme, mis quelques traits sur l’ombre du bonnet, quelques points dans le poignet qui soutient l’enfant. Nous en avons fait tirer en tout 19, dont deux retouchées. Bracquemond va y ajouter la signature. Il n’y en a que trois qui aient les croquis en bas, l’imprimeur les effaçant ou les faisant venir à son gré. Je les ai brunis moi-même sur la planche.